Il y avait une grande montagne
Il y a une grande montagne.
Elle a plusieurs sommets.
Sur chaque sommet il y a un petit village.
Dans chaque village il y a des complexes de ferme.
Les gens élèvent des poules, des vaches et des moutons.
Il y a souvent de la neige. Il fait très froid.
Il y a des vieilles usines désaffectées dans la région.
Les gens qui vivent ici n’ont pas tous un emploi.
Certains vivent de la chasse.
Quand les fermiers s’aventurent à l’extérieur de leur maison, ils déposent dans la neige la trace de leur passage.
Il y a aussi des petites traces de pattes de poules. C’est très joli, très délicat.
Les tissus qui pendent sur les étendoirs sont figés par le gel.
C’est presque tout le temps l’hiver sauf quelques jours par an.
Ces jours-là, c’est le printemps et les fermiers vont au parc.
Pour s’y rendre, il doivent emprunter des chemins sinueux.
Plus ils s’en approchent, plus ils sont heureux.
Et ils ont peu à peu le sentiment de se couper du monde, d’aller dans un endroit sans trop de problèmes.
Une passerose noire pousse tranquillement près du portail en fer forgé. Chaque jour elle devient un peu plus haute.
Ils profitent des choses belles et naissantes qu’offre le printemps.
Ils hument le mimosas.
Ils regardent voler les papillons. Ils écoutent le bruit de la cascade.
Le papillon est un insecte volant dont les ailes sont couvertes d’écailles fines comme de la poussière.
Les parterres de fleurs sont très réussis.
Il y a des coquelicots, des giroflées, des pâquerettes roses, des dahlias nains et des pensées.
En rentrant dans ce jardin, on se condamne à vouloir y revenir toujours.
J’aime m’imaginer que ce jardin est ouvert toute l’année.
Je rêve qu’il contient une vaste volière.
Elle a une forme encore jamais vue pour une cage à oiseaux : elle est ennéagonale.
Elle a une capacité hors du commun, pouvant accueillir près de mille résidents.
Les oiseaux sont tous ornés de belles couleurs et la plupart sont bons chanteurs.
Ils construisent des nids perfectionnés un peu partout.
Si les papillons chantaient, ils auraient des voix de passerines.
Leur chant sonore serait envoûtant comme celui des sirènes.
Les petites boules velues du mimosa fascinent.
Les mouches volent en silence. Il y en a une qui se pose près de moi. Je feins d’être une statue pour ne pas l’effrayer.
Je la regarde. Je la trouve étrange.
Il y a des fleurs très belles. Ce sont des coquelicots roses fluos. On dirait qu’ils vont mourir tout le temps.
Il y a un papillon de la couleur des pavots. Lui aussi a l’air fragile. J’espère qu’il ne va pas encore faner.
Le petit chat me suit dans les allées. C’est un agréable compagnon qui sait respecter le silence auquel j’aspire.
La mouche avance elle aussi. Elle a pris place sur le dos du chaton comme un cavalier sur un cheval.
Une abeille butine un pavot. C’est beau.
L’odeur du mimosa est capiteuse, elle enveloppe le jardin.
C’est un arbre immense, on n’en voit pas le sommet.
Les fleurs des mimosas sont comme des tout tout petits poussins muets et immobiles.
Elles ont l’air d’être douces.
Mais si on les touche elles tombent in medias res et n’existent plus.
J’ai vu un cerisier qui avait au moins cent fleurs roses.
Je compte ses fleurs.
C’est une entreprise impossible.
Je voudrais savoir combien de fleurs ont poussées sur le mimosa.
Et de toutes, j’aimerais connaître la plus odorante.
Chacune de ces fleurs a l’air fragile. Certaines sont tombées.
À bien y réfléchir, l’arbre aux cent fleurs doit plutôt en avoir des milliers.
Et ces milliers de fleurs vont tomber et disparaître.
Quand je serai triste, je penserai à elles et cela me rendra joyeuse. Pourtant, elles seront mortes.
Cela m’évoque le petit chat.
Un jour, en me levant, je ne l’avais pas vu, j’ai écrasé le petit chat.
Les salades sont si belles.
Mais elles ont l’air si compliquées.
Elles poussent près de la marre.
La marre abrite des animaux dangereux.
Il y a des poissons osseux de couleur bleu acier.
Il y a des crabes aux pinces acérées.
Nous devrions les remplacer par des choses plus douces.
On mettrait des nénuphars, des algues et des lentilles d’eau.
Et pourquoi ne mettrions-nous pas des poissons rouges aussi ?
Comme le jardin se reflète dans la marre, c’est comme s’il existait deux fois.
Les lentilles d’eau se sont développées à une vitesse éclair. Cela sous l’action du soleil paraît-il.
Je voudrai aussi parler de la petite cabane.
Ses volets sont blancs.
Devant, il y a le gardien. Il lit un livre en silence.
Il salue chaleureusement les gens qui passent devant lui.
Parfois il offre un café à ceux qui en veulent. Sinon il nourrit les animaux, arrose les plantes et soigne la mousse.
Tous les jours, pendant au moins cinq minutes, je m’assoie sur le banc.
Je regarde la mousse se développer sur des cailloux.
Je pense qu’à force de l’observer, je réussirai à en faire pousser en moi.
Je serai un peu verte de l’intérieur.
Un jour, il y aura une explosion de fleurs au fond du jardin.
Cela sera comme une coda.
Cela sera magnifique.
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