Les personnages de roman ou comment me laminer entre une dinde et une bûche.

Publié par Aude le 27 décembre 2006

Je ne digère pas trop bien le boudin blanc aux pommes. Surtout lorqu’on m’attaque en même temps…

Quelle étrange névrose qui est la mienne : les quelques héros et héroïnes que j’ai chéri pendant la lecture de leurs histoires, à plusieurs reprises pour certaines, m’habitent depuis. Ils m’ont séduit un jour et je ne sais plus me défaire d’eux.
Jules Barbey D’Aurevilly, un écrivain français du XIX ème siècle, fut l’entremetteur, le temps d’une courte nouvelle, de l’amour qui me consuma alors et me consume encore aujourd’hui pour son héroïne, Hauteclaire Stassin. Quelle femme n’est-elle pas avec sa taille haute, sa maîtrise parfaite de l’art masculin de l’escrime, son profil et son port altier si subtilement rendus dans la langue austère de ce siècle, ses états et qualités d’âme, sa détermination et son habileté redoutables pour parvenir à ses fins – diaboliques – , tout cela et encore bien d’autres choses me fait me pâmer littéralement pour elle.

Noire, souple, (…), aussi royale d’attitude, – dans son espèce, d’une beauté égale, et d’un charme encore plus inquiétant

Comme Baudelaire à la rencontre de sa Passante dans Les Tableaux Parisiens, je reste moi-aussi crispé comme un extravagant ; comme paralysée devant telle figure.

Agile et noble, avec sa jambe de statue, infiniment mystérieuse, passant et repassant sans cesse dans le premier vers du sonnet, la Passante, familière inconnue, intruse espérée, à qui je ne m’attendais pas et qui aura achevé de me perdre.

Lorsque je m’éprends d’un personnage de roman, mon orgueil exige d’abord d’en devenir l’ombre et le semblable, sans qu’il ne soit possible d’engager la moindre résistance à cette lubie. Une fois déçue de constater avec amertume une fois encore que c’est pure impossibilité, sonne le départ de la recherche effrénée tournée cette fois vers les Autres.
C’est bien ici que le bas blesse, car il n’y a pas parmi mes semblables une seule personne qui soit à même de revêtir un costume de personnage fictif, même plus, qui en manifeste le moindre désir.
Je m’y laisse prendre pourtant parfois puisque je suis finalement plus impressionnable que je ne le voudrais, mais je me rends à l’évidence de ma crédulité dans des délais de plus en plus courts et je retombe de l’armoire sur le sol dur et glacé de la réalité [1].

C’est digne d’un drame shakespearien à chaque fois, à la fin duquel je tue à grands cris le personnage puis m’en vais mourir en coulisses.

Le monde suggéré, laborieusement élevé à la force de mon esprit malade, disparaît dans le même temps que le personnage que nourrissait mon imagination, alors que je me trouve face à l’incompréhension incrédule de celui dont j’avais redessiné les contours dont je ne sais finalement rien, ainsi qu’avec le vieux sentiment de profonde désillusion avec lequel je prends le thé et bouffe des gâteaux secs régulièrement depuis des lustres.

Je rêve d’être un personnage de roman moi aussi, beau et terrible, subtil et téméraire, mystérieux donc intriguant. Singulier.

Alors je tente de cultiver le mystère, je pose, je m’immobilise, comme pour donner l’occasion que je rêve de voir me faire offrir, de contempler en vrai un personnage auquel j’aime à croire.
Que personne ne s’étonne, je préfère caresser l’espoir d’une caresse plutôt que caresser…

Alors on me blâme parce que je contemple… La belle affaire.
Depuis quand l’imagination et la contemplation sont-elles proscrites, accompagnées de regards navrés et censeurs ?! Je pourrais ruer si seulement j’avais des brancards !

Cette école du bon sens décidément immuable – je suis très tentée d’employer “indécrottable” – dans son aveuglement, la productivité en bannière, devrait en passant devant sa bibliothèque lire ou relire – ce qui serait pire encore – ce qu’écrivit Charles Baudelaire à propos de l’imagination reine des facultés, ou encore ce brillant petit essai sur l’art d’Oscar Wilde, Le déclin du mensonge.

[1] Roh ! Très belle bête de cliché littéraire…

Je recommande la lecture absolument pas rébarbative – en plus, c’est vrai – du Dictionnaire des Clichés Littéraires à ceux qui voudraient en savoir plus sur ce qu’ils lisent. C’est un livre de Hervé Laroche, édité chez Seuil.

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